
J'ai assisté il y a quelques mois aux premières émissions télévisées consacrées au lever du voile sur les années de plomb. J'ai regardé, la rage refoulée au ventre, la succession des témoignages, pathétiques et douloureux de ces pauvres victimes qui portèrent soit disant atteinte à la sécurité de l'état, entrecoupée par les explications de monsieur Benzekri qui dans un discours à la résonance absconse nous clarifiait les vertus du pardon.
Le pardon! Un principe qui n'a l'air de rien - en fait il implique un renversement total des principes de notre droit. Et ce renversement n'est pas seulement juridique, il est éthique et même métaphysique. Comme dans La République de Platon, il ne s'agit de rien de moins que des fondements de la justice. Un pardon, dont la promotion se fait insulte, érigé cyniquement en condition sine qua non à l'édification d'un état de droit.
Il est indéniable que dans les années de plomb dont l'histoire reste à écrire il y a eu "trahison" une première fois. En regardant les témoignages je ne pus m'empêcher de me rappeler que des choses graves se sont passées dans les années soixante dix , période où la brutalité policière a contraint les intellectuels à battre en retraite, à ne plus se mêler de la chose publique. Assurément ! Sans vouloir mythifier cette décennie -, il faut admettre qu'il s'est passé là une sorte de crime contre l'intelligence. Schématiquement, on peut affirmer que, tout au long des années 80 et 90, les intellectuels les plus honnêtes, ceux dont la conscience n'était pas à vendre, ont dû ronger leur frein et se résoudre à la désapprobation silencieuse, tandis que les plus dociles, promus par une savante politique d'inversion des valeurs, tenaient le haut du pavé.
Je crains fort que ce ne soient ces mêmes intellectuels qui jalonnent à coup d'absolution la transition vers l'état de droit, n'hésitant pas parfois même à "victimiser" l'état lui même dans cette affaire.
L'état à trahit une première fois son essence constitutive à savoir le "citoyen" qui ne faisait qu'exercer ses différents droits en matière d'expression sociale (opinion, grève...etc)
En instaurant le pardon en levier d'accès à l'état de droit, l'état nous trahit une deuxième fois en bafouant notre droit élémentaire à une application équitable de la justice. En agissant ainsi l'état assassine une seconde fois tous ces "chouhadas" qui sont en passe d'être mort pour presque rien.
Dans un tel contexte qui d'entre nous pourrait encore croire que l’état représente le bien ? Qui pourrait encore croire en l'équité de sa justice et que ses serviteurs sont au service de la nation et du peuple ? Quasiment personne, pas même ceux qui, profitant du système, ont mis main basse sur les richesses du pays.
Accessoirement, si le principe du pardon est adopté, et il est fort à craindre qu'il le soit, ce sera le triomphe de ce bain d'injustice dans lequel nous trempons de gré ou de force du matin au soir - autant dire, en l'occurrence, de ce bain de boue : mais celui-là ne guérit pas des rhumatismes, il en donne au contraire, des rhumatismes de l'équité, qu'on voit gênée à toutes les entournures, ses pauvres articulations de plus en plus roides, elle-même un malheureux assemblage rouillé de calcifications douloureuses.
On l'a remarqué mille fois : il suffit de se livrer à quoi que ce soit qui puisse passer pour ressembler de près ou de loin à une défense du "droit"; il suffit de manifester un peu le souci qu'inspire son état ; il suffit de paraître déplorer l'appauvrissement de son action, son inexactitude croissante et le délabrement de sa syntaxe même, dont la plupart des escaliers sont effondrés, et ne servent plus que de supports à graffiti ; il suffit de dire ce qu'on voit, ce qu'on entend, et ce qu'on lit, et d'en juger sans enthousiasme, pour que tous les jolis singes de Cour, en grande tenue d'Amis du désastre, perruque sociologique au front, épée médiatique au côté, décorations linguistiques au plastron, se lancent dans leur ballet décoratif et guerrier au milieu des décombres, et vous désignent à la foule avec des cris perçants pour l'exciter contre vous, dénoncé que vous êtes comme un conservateur à tout crin, un farouche réactionnaire, un comploteur extrémiste, champion intolérable (et criminel, il va sans dire, n'oublions pas criminel) de la fermeture au monde, de l'exclusion de l'autre, du repli suicidaire sur soi. Les plus sincères de ces fagotins ne doutent ni de leur bon droit, au demeurant, ni de leur succès. Au fond du cœur ils sont vraiment persuadés qu'un droit livré à lui-même, soumis à tous les outrages, soustrait à tout examen, tout diagnostic sur son état, toute réflexion sur ce qu'il est, sur les moyens dont il dispose et sur ce qu'elle va devenir, sans autre distraction que son invention irraisonnée et bientôt gâteuse, une justice sans autre, en somme, sans médiation dans ses rapports avec le monde, sans contrat d'aucune sorte, sans règle ni instance de régulation, sans respect de code, sans mémoire, sans cohérence, aussi sincère en son babil qu'ils le sont eux-mêmes, ils sont vraiment convaincus, dis-je, qu'une telle conception va leur ouvrir des mondes nouveaux, leur découvrir des trésors de sensations inconnues, affiner les sensibilités, que sais-je, faire progresser la connaissance, la réflexion et la vertu et enfanter par on ne sait quel miracle le "pardon".
Peu leur importe que ces belles espérances soient tous les jours déçues, et combien cruellement maintenant par le témoignages de ces pauvres bougres qui croyaient en leur statut de citoyen à la marocanité indiscutable. Peu leur chaut qu'expose chaque jour plus clairement sa trame, et d'abord sur tous les écrans du pays, la société débile, violemment imbécile, imbécilement violente, que leur dessine ce droit-là, du bout de sa canne sur les gravats. Ce pauvre droit aux jointures prêtes à rompre, et qui n'a plus à sa disposition que quelques gestes courts et pourtant controuvés, ils refusent de remarquer son épuisement, quand il se traîne sur les trottoirs, à l'aide d'un déambulateur, les jours où il se risque à sortir encore. Dans la prostration où il est, il n'est plus de grande utilité à l'esprit, qui ne voit que par ses yeux presque éteints et couvre si peu de terrain à ses côtés, désormais, qu'il n'a plus grand chose à dire et ne sait comment le faire, bégaie, radote et se trouve lui-même réduit à l'état de victime,
Ce stade ultra-rhumatisant du droit, qui gagne comme il peut, lors de ses courtes promenades, quelques lieux sûrs de l'équité, platitudes instituées où il sait qu'il pourra souffler, a-t-on remarqué qu'il ne l'observe presque jamais si tristement, ces temps-ci, qu'aux alentours de cette grande affaire "judiciaire" que devraient être les années de plomb, des drames publics et privés qui la précédèrent, et des arrêts qui devront en être l'issue ? Qu'il me suffise de citer les illustrissimes et inévitables : «Mais déjà la tristesse fait place à l'indignation» (l'accablement à la colère, le chagrin à la fureur, peu importe) et, non moins automatique : «C'est comme si les chouhadas étaient assassinés une deuxième fois». Tout journaliste envoyé à une quelconque bourgade, à l'occasion des inondations, n'aura pas fait son travail tant que n'aura pas placée au journal du soir la phrase sacrée, qui établit que tout est dans l'ordre : «Mais déjà la tristesse fait place à la colère». Et toute mère qui à la sortie du tribunal où par malheur l'assassin ou le tortionnaire présumé de son enfant aura été déclaré irresponsable, ou, pire encore, innocent, toute mère qui alors ne dira pas distinctement, elle, «C'est comme si omar était assassiné une deuxième fois» (les chouhadas assassinés s'appellent toujours omar, allez savoir pourquoi), toute pareille mère sera une mauvaise mère.
Laissons de côté pour l'instant la colère qui succède nécessairement à la tristesse, bien qu'elle pose de très intéressantes questions sur le concept de responsabilité parmi nous. Article responsable, pour le Dictionnaire des idées reçues : qu'il faut à tout prix qu'il y en ait un, car comment commencer sans lui son travail du "pardon" ?
Concentrons-nous plutôt, un instant, sur ce deuxième meurtre des chouhadas. Il va sans dire, ou plutôt il devrait aller sans dire, que l'horreur du destin d'un omar (juste pour personnifier le chahid) ne m'est que trop sensible ; et que j'ai le plus grand respect pour la douleur épouvantable de ses proches . Mais justement : c'est à cause de la claire conscience où je suis, trop claire, de l'horreur du destin de Omar et de la douleur de ses proches, que je butte sur la phrase rituelle, trop rituelle. Le deuxième meurtre de Omar, il faut bien voir que ce n'est pas seulement un effet du droit, c'est le droit lui-même, le droit qui parle et qui ressent (dans cet ordre), quand il n'est plus qu'arthrose, bain de boue, fontaine pétrifiante, stéréotype, passion de la répétition et de la conformité au type. Le deuxième meurtre de Omar, c'est la forme du pardon dicté par un droit qui ne peut plus bouger, qui n'a plus d'autre et plus de jeu.
Le pardon est fils du droit, comme tout le reste - ce qui ne veut pas dire, hélas, qu'il n'a pas sa vie à lui, bien entendu. Mais il doit beaucoup à ce père abusif, et lui ressemble comme deux gouttes d'eau, au moral. Après tout c'est lui qui l'a élevé. Et depuis qu'il est devenu conformiste et paresseux, qu'il ne fait plus aucun effort pour s'habiller un peu, qu'il se laisse aller de toutes les façons possible, conformément aux conseils des Amis du désastre, qui l'assurent tous les jours qu'il est très bien comme il est, que ce peignoir à ramages tâché de crème à démaquiller (lui qui ne se maquille plus !) et percé de brûlures de cigarette, cette serviette de bain nouée en turban et ces babouches sont ce qui lui donne l'air le plus jeune, lui, le fils, le pardon, se présente à vous comme il était, vous parle avec le plus grand naturel quand vous l'interviewez pour votre micro-trottoir, et ne va pas se gêner pour vous ni pour personne. Ça pour être nature il est nature, c'est-à-dire qu'il connaît par cœur tous les microsillons du gramophone, et qu'il les récite à merveille. Loin de moi d'insinuer, notez-le bien, qu'il n'est pas sincère. C'est tout le contraire : sincère il ne l'est que trop. Sa sincérité c'est le rhumatisme, la gêne aux articulations, la calcification de ses phrases et de sa façon de vivre, d'être vécu.
Le deuxième meurtre de Omar, c'est bien sûr une forme de pardon, et respectable comme telle, évidemment - mais qui abuse, un peu, tout de même, du respect dû à la douleur quelle qu'elle soit.
Le deuxième meurtre de Omar, il faut bien le dire, c'est une convention de langage, et non pas de la bonne espèce, mais de celle qui ne sait même pas qu'elle est une convention.
Que dit cette phrase consacrée, en effet ? C'est presque inimaginable : elle dit que le pardon ou si vous préférez l'acquittement de l'accusé (il n'y a pas de véritables preuves contre l'état), cet acquittement, cette libération, ces circonstances atténuantes, cette peine trop légère à leur gré, eh bien c'est une douleur aussi grande, pour les proches d'un chahid tué, que la perte qu'ils ont subie. Il y a là l'implication, passablement explicite, même, d'une sorte d'équivalence dans l'atroce. En revanche la condamnation, et dans l'idéal la condamnation à mort, la meilleure, la plus précieuse on peut le supposer, serait une sorte de dédommagement. A ce dédommagement la victime a droit. Et pourquoi y a-t-elle droit - les stéréotypes se répondent les uns les autres, et font système, pour parler comme les intellectuels "poser-problème" - ? La victime y a droit parce qu'elle en a besoin, pour le bon succès de son travail du pardon.
S'il se trouve que l'assassin est dément, les parents de la victime sont frustrés. Il n'y a pas de condamnation, comment pourraient-ils faire leur travail du pardon ? M. Benzekri, dans sa noble attention à la rumeur du peuple et du pardon, veut offrir à ces infortunés un lot de compensation - une compensation à la compensation, en quelque sorte. Ils auront droit tout de même à un procès de l'irresponsable : c'est mieux que rien...
Or je crois exagérer à peine en posant ici que c'est toute la tradition juridique qui est renversée par ce changement de perspective. Car jusqu'ici, qu'on sache, les procès des criminels, et leur condamnation éventuelle, avaient pour objectifs d'assurer la tranquillité de la société, autant que faire se pouvait, et le châtiment des coupables. Il ne s'agissait pas officiellement, d'offrir aux victimes et à leurs proches une espèce de compensation pour les maux qu'ils avaient subis, et de consacrer une espèce de droit qu'ils auraient eu à l'œil pour l'œil, à la dent pour la dent (ou à défaut à la dent pour l'œil). Il va sans dire que je pense ici aux procès pénaux, nullement à leurs éventuels à-côtés civils et financiers : on estimait (dans un tout autre système de pensée, et qui semble-t-il arrive maintenant à épuisement) qu'il eut été obscène, indigne, insultant pour les victimes et pour la mémoire des morts, même, qu'il pût y avoir seulement la suggestion de pareilles équivalences, mêmes symboliques. Et l'on considérait avec une indulgence gênée les litanies venues des couches les plus mal dégrossies de la population, et selon lesquelles, déjà, pour peu que la peine prononcée n'ait pas été assez forte au gré de la famille, c'est comme si Omar était assassinée une deuxième fois. Certainement pareilles formules se faisaient entendre, déjà, bien avant l'invention des Omar, des inconnus de tazmamart, des connus de dar el mokri. On faisait semblant de n'avoir rien entendu. La Justice, la loi ni Mr Benzekri ne songeaient pas un seul instant à s'en inspirer.
Commençons donc par condamner, et sévèrement, pour le pardon on verra après.
Kb... à qui vous accorderez sûrement votre pardon d'avoir été un peu long