Les maux de la chose

« Rime » est l’anagramme de « mire ». est-ce à dire que la rime nous invite à saisir un reflet qu’à cibler un point précis ?
« Colombe » rime avec « bombe »… alliance irrationnelle et pourtant, c’est toujours dans l’idée d’une paix plus profonde que l’on fait la guerre, que ce soit pour agrandir son espace vital ou pour anéantir les fauteurs de troubles.
« Eros » rime avec « féroce », d’aucuns en ont fait la douloureuse expérience…
l’éros, c’est l’amour de désir, celui qui nous tend vers l’autre dans l’espoir farouche d’une complétude enfin apaisante. C’est l’élan qui part du manque ; la faim de cet autre, moitié de moi-même qui me fait cruellement défaut. Tout peut être tenté pour réaliser cette union, au prix même parfois de l’eros-ion de l’autre que je dis aimer et qu’il me faut assimiler. Il y a parfois une obscure analogie entre posséder et détruire. Je me sens si souvent aimant…pourtant l’autre se sent plus aimanté qu’aimé !
pour parvenir à attirer l’autre dans mes voluptueux filets, je vais ciseler patiemment l’arme de ma séduction. Nous oublions trop souvent que « séduire » vient du latin « seducere » qui signifie « séparer, détourner ». dans le Robert, l’acceptation commune de « plaire » ne vient qu’en cinquième et dernière position.
Les séducteurs ou séductrices sont souvent passés maîtres –enchanteurs et ce qui nous est extorqué est en général notre identité. A l’instar d’Adam et Eve, ceux qui se sont laissés séduire par l’éros enjôleur, peuvent connaître l’exil après le paradis…
C'est le cas d'un certain abbé de lattaignant (très atteint certainement par la chose), qui dans un petit bijou de style se fit certainement claquer la porte du paradis au nez. Toujours est-il qu'il a démontré avec grand art comment avec deux mots simplement on peut faire une petite merveille de poème.
Le mot et la chose
Poème galant de l'Abbé de Lattaignant (1697-1779), auteur du célèbre "J'ai du bon tabac"
Madame, quel est votre mot
Et sur le mot et sur la chose ?
On vous a dit souvent le mot,
On vous a souvent fait la chose.
Ainsi, de la chose et du mot
Pouvez-vous dire quelque chose.
Et je gagerai que le mot
Vous plaît beaucoup moins que la chose !
Pour moi, voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose :
J'avouerai que j'aime le mot,
J'avouerai que j'aime la chose :
Mais, c'est la chose avec le mot
Et c'est le mot avec la chose ;
Autrement, la chose et le mot
A mes yeux seraient peu de chose.
Je crois même, en faveur du mot,
Pouvoir ajouter quelque chose,
Une chose qui donne au mot
Tout l'avantage sur la chose :
C'est qu'on peut dire encor le mot
Alors qu'on ne peut plus la chose...
Et, si peu que vaille le mot,
Enfin, c'est toujours quelque chose !...
De là, je conclus que le mot
Doit être mis avant la chose,
Que l'on doit n'ajouter un mot
Qu'autant que l'on peut quelque chose
Et que, pour le temps où le mot
Viendra seul, hélas, sans la chose,
Il faut se réserver le mot
Pour se consoler de la chose !
Pour vous, je crois qu'avec le mot
Vous voyez toujours autre chose :
Vous dites si gaiement le mot,
Vous méritez si bien la chose,
Que, pour vous, la chose et le mot
Doivent être la même chose...
Et, vous n'avez pas dit le mot,
Qu'on est déjà prêt à la chose.
Mais, quand je vous dis que le mot
Vaut pour moi bien plus que la chose
Vous devez me croire, à ce mot,
Bien peu connaisseur en la chose
Eh bien, voici mon demier mot
Et sur le mot et sur la chose :
Madame, passez-moi le mot...
Et je vous passerai la chose !
Bon, Cela ne veut pas dire que l’éros et le charme sont à bannir, ce saint homme l'avait compris, mais il convient sans doute d’œuvrer intérieurement pour développer plus de plénitude afin que l’autre puisse être aimé dans son altérité et que s’ouvre la coupe de l’ « agape ». L’agape, c’est l’amour qui se donne depuis son « plein » et qui déverse sa prodigalité sans calcul.
L’agape n’a pas besoin de charmer, il coule de source… l’autre peut s’y désaltérer lorsque l’amour demande l’avait altéré.
L’amour de besoin l’avait certes rendu « autre que lui même »..
- « je vous aime !»
- « c’est étrange que je m’en sente pas mieux pour autant… »
il y a parfois dans un désir fougueux tout le terrorisme inconscient de l’être qui cherche à captiver ce qu’il a reconnu chez l’autre comme nécessaire à son unité.
Apparemment Dieu, dans sa conception traditionaliste de l'époque, ne fut pas suffisant à combler le désir d'unification du saint homme qui, au fur et à mesure de l'âge, s'affirma être d'une religiosité plus "spirituelle" que traditionaliste, grandement ouvert aux principes idéologiques de son grand ami Voltaire.
Comme quoi la philosophie et la religion se rejoignent toujours au point d'intersection de la "chose"
Kb...pour le mot et la chose